La juxtaposition des termes ‘sciences’ et ‘démocratie’ peut apparaître comme un oxymore, tant la science semble n’obéir qu’à ses méthodes et ses lois propres, et se prêter au plus mal à la participation des ‘simples’ citoyens. La revendication d’autonomie est d’ailleurs une revendication importante des scientifiques. Il y a donc, dans le thème ’science et démocratie’, tout un réseau de problèmes et de contradictions dont je voudrais ici tenter d’éclairer quelques aspects.
Je partirai de l’idée selon laquelle vouloir libérer la science des diktats de l’économie de la connaissance, vouloir une autre politique de la recherche, nécessite un mode de gestion démocratique de la recherche qui dépasse le cadre de la seule communauté scientifique, mais qui ne peut se dispenser de sa participation.
1. La marchandisation de la recherche ne correspond pas seulement à une ’perte d’autonomie’ de la science.
Pour certains scientifiques, la revendication d’autonomie serait suffisante pour redresser la barre. Bien sur, les sommes nécessaires à la recherche sont souvent devenues très élevées, ce qui implique des choix de la part de la société. (D’ailleurs tous les historiens des sciences s’accordent pour dire que la science n’a jamais été réellement autonome de la société, qui intervient entre autres par les financements et par les grands objectifs qu’elle pose.) On pourrait rétorquer, « bon, il y a des choix à faire, laissons la communauté scientifique faire ces choix ? »
Mais en même temps, la période actuelle a vu se raccourcir les délais entre les découvertes scientifiques et leur traduction, à travers diverses étapes techniques (elles mêmes d’ailleurs sujettes à d’autres types de choix qui peuvent ou non interférer avec les programmes de recherche), en produits ou en procédés directement accessibles au public. Actuellement le seul critère retenu est celui de la rentabilité financière, mais une bonne partie des motivations de ce forum tient à ce que ce critère n’est pas le seul possible !
On n’a donc plus (si tant est qu’on l’ait jamais eue) une recherche fondamentale, qui se ferait dans des institutions publiques et qui avancerait en fonction de ses propres développements, et des applications (et recherches appliquées et de développement) qui répondent aux critères d’utilité (et de profits), et qui se réaliseraient au sein des entreprises. Cette image est fausse à tous les niveaux. La distinction entre recherche fondamentale et recherche appliquée devient de moins en moins pertinente, et il serait sûrement intéressant d’avoir une discussion terminologique sur les significations des différents termes utilisés. Les recherches dites fondamentales sont de plus en plus assujetties à la possibilité, non seulement d’être ’utilisées’ rapidement, mais d’être ’valorisées’ ce qui se traduit au niveau linguistique par le terme ’innovation’ auquel est systématiquement accolé de nos jours celui de science. Il y a à la fois ’applications’ des avancées scientifiques et rétroaction des choix techniques sur les choix scientifiques, (dans le cadre strict de la rentabilité). Ceci se traduit par le mot ’technoscience’ qui cherche à rendre compte de ces évolutions, mais qui est aussi utilisé pour discréditer toute science qui ne serait pas directement susceptible de s’interpénétrer de choix et de progrès techniques ou ’technologiques’. Corrélativement, le pilotage de la recherche se fait au niveau même des programmes de recherche, voire des paradigmes autorisés ou encouragés (comme le montre l’exemple du tout génétique). Si les scientifiques restent seuls capables de dire ce que peut ou non la recherche actuelle, ils ne sont en rien qualifiés pour décider seuls des orientations de cette ’technoscience’ qu’il ne s’agit pas de jeter aux orties mais de rediriger dans un sens socialement et écologiquement acceptable.
Décrire la situation de cette manière me paraît nécessaire pour rechercher les acteurs possibles de la résistance à la marchandisation de la science, donc les acteurs possibles d’une démocratie s’appliquant à et impliquant la science, et les lieux possibles d’une telle démocratie. Et en même temps, il est nécessaire de rechercher quels sont les obstacles à la mise en place du dialogue constitutif de cette démocratie, les difficultés à chacun des niveaux. Je ne peux ici que donner quelques pistes pour cette réflexion que je pense fondamentale pour avancer, et que la discussion permettra j’espère d’approfondir.
2. Les travailleurs scientifiques de la recherche publique.
Il ne s’agit pas d’une communauté homogène, mais ils partagent majoritairement certains principes, certaines valeurs comme l’amour de la connaissance, la curiosité, l’envie d’aller aussi loin que possible dans la découverte de leur champ d’étude. La plupart souffrent des dérives actuelles, de la dégradation de leur métier, par la précarité, par la compétition qui remplace la coopération et l’émulation, par la nécessité de bâcler son travail, arrêté si les débouchés promis ne sont pas à la porte, découpé en projets financés en fonction d’impératifs qui ne sont pas ceux de la recherche. Peu cependant ont pris conscience des causes profondes de leurs souffrances, ils sont encore moins nombreux à être conscients de l’ingérence de l’économie libérale jusqu’au niveau de leur pratique scientifique. Ils croient souvent pouvoir s’en affranchir en étant ’rusés’, dans leurs réponses aux appels d’offre.
Le discours scientifique trouve sa validité dans une référence à la vérité (il dit quelque chose de vrai sur un objet particulier). Il ne porte pas en soi du sens ou de la légitimité en terme de choix sociaux. (Beaucoup de scientifiques sont même sur un registre positiviste, scientiste, hérité du 19ème siècle, où la connaissance scientifique est supposée se suffire à elle-même et donner le sens de l’ordre social ; elle devient une fin en soi, sensée fournir une logique sociale). Ceux ci sont convaincus que les mésusages de leur recherche ne les concerne pas, mais se situent en aval, et ils ne voient pas l’utilité d’entrer dans le débat ’la science pour quoi faire ?’, sans se rendre compte qu’ils sont déjà ligotés dans la conception ’innovation’ de la science. Tous n’ ont pas pris conscience du rôle nouveau que l’on fait jouer à la science dans la société ’de la connaissance’ libérale.
Ils se méfient aussi d’une démocratie qui donnerait la parole aux citoyens sur les problèmes scientifiques. D’une part parce qu’on confond trop souvent les politiques de la recherche avec l’évaluation de leur pratique scientifique et d’autre part parce qu’ils craignent qu’il s’agisse de remplacer une dictature des entreprises par une dictature des citoyens. Enfin ils oublient souvent qu’ils ont aussi à apprendre de leurs interlocuteurs, qu’il est possible et nécessaire d’établir un vrai dialogue, à double sens, avec les citoyens dont les connaissances sont souvent complémentaires des leurs.
C’est pourquoi beaucoup réduisent leurs revendications à celles de l’autonomie de la recherche dans le cadre d’un service public. Il ne faut pas sous estimer l’importance de cet aspect. En effet, pour une grande part, la science avance en fonction des questions qu’elle génère. Un pilotage, comme celui auquel on assiste en ce moment ne peut que conduire à de fortes déperditions. On peut empêcher de l’extérieur la recherche d’investir certains domaines. On ne peut pas lui faire faire des découvertes ’à façon’. L’autonomie scientifique est donc une condition indispensable au développement de la science, (et d’autres collègues développeront cet aspect) mais elle est insuffisante, à l’heure actuelle plus que jamais, pour répondre aux défis qui se posent.
3. Les autres acteurs
Évidemment, les acteurs les plus conscients de la politique de la recherche sont les entreprises, surtout les multinationales qui jouent à tous les niveaux d’élaboration des politiques scientifiques par leurs instances de lobbying auprès de fonctionnaires ou auprès d’élus qui doivent, eux, voter ces politiques, le plus souvent sans y rien connaitre et en faisant confiance aux ’experts’.
A l’autre bout de la chaîne, les citoyens se sentent concernés lorsqu’ils réalisent les risques et les dangers induits par ce qu’ils croient être la science. La confusion de plus en plus forte entre science et innovations est transmise largement au public par les médias. Elle conduit à réduire le rôle de la science à celui de générateur des risques liés à une utilisation sans scrupule des innovations, tout en lui attribuant des pouvoirs de démiurge capable de résoudre tous les problèmes. Ceci contribue aussi à faire craindre aux scientifiques que les citoyens ne s’intéressent qu’aux applications, bénéfiques ou dangereuses, de la recherche, et ne veuillent, au même titre que les marchés financiers, tarir la source de ces applications, la recherche que faute de mieux j’appellerai fondamentale ou libre. On peut ainsi trouver une cause des difficultés du dialogue dans la différence des critères de légitimité de la science entre les points de vue des citoyens et des scientifiques.
Dans cette optique, la démocratie se limite souvent au débat sur les risques sociétaux ou écologiques engendrés par l’innovation. Dans la foulée, diverses associations (ou ONG) placent trop souvent le citoyen en situation de juge a posteriori, et non en position de partenaire. La méfiance s’installe entre citoyens et scientifiques, ces derniers étant souvent taxés d’être à la solde des pouvoirs financiers, économiques et politiques,La solution préconisée par certaines associations, la pratique d’expertises autonomes, alternatives, est nécessaire lorsque les pouvoirs publics détournent les expertises publiques, mais tourne le dos au dialogue avec les travailleurs scientifiques dans leur ensemble.
Cette situation difficile est aggravée par la question du niveau de compétence ou du degré de connaissance nécessaire pour discuter des problèmes de la recherche. Du côté des citoyens, cela représente une difficulté, objective et subjective. Et ceci d’autant plus que la politique actuelle (cf le rôle des experts) s’ingénie à dresser des barrières entre les citoyens et les sciences. Les expériences de ’panels citoyens’, pour restreints qu’ils soient, montrent cependant bien que des citoyens sans connaissances préalables peuvent rapidement être mis en mesure de comprendre et de juger en matière de politique scientifique.
Tout ceci contribue à masquer le rôle fondamental que la science, réduite à l’innovation joue dans l’économie libérale (ou économie de la connaissance), et explique pour partie les difficultés des organisations généralistes, ONG, syndicats, partis de gauche, à s’impliquer dans les problèmes de la politique de la science.
Mais il y a d’autres niveaux encore qu’il conviendrait d’élucider, même si on en parle rarement. Je vais illustrer par un exemple qui date déjà de quelques années en France. Il existait, à Romainville, un grand centre de recherche et développement sur les maladies infectieuses. Le dernier patron, Aventis, a décidé que les maladies infectieuses n’étaient pas rentables, d’autant qu’elles concernent souvent des populations non solvables et qu’il convenait de fermer ce centre. Le personnel s’est battu, non seulement pour conserver en France ce lieu d’expertise de haut niveau, mais aussi pour conserver cette action de recherche et développement contre des maladies des pays ’pauvres’. Ils ont élaboré un projet d’établissement dédié qui devait être co-financé par l’état. Le gouvernement d’alors a tergiversé, l’opinion ne s’est pas mobilisée, la communauté scientifique n’a pas eu connaissance de ce problème, et le gouvernement suivant, de droite, a enterré définitivement le projet...le centre a été fermé. Et dans le même temps, les scientifiques de la recherche fondamentale, publique, découvraient que les recherches portant sur les microorganismes responsables des maladies infectieuses avaient disparu des projets financés par la commission européenne. Coïncidence troublante, mais qui met en évidence la nécessité d’avoir des lieux où confronter démocratiquement les différentes étapes des choix qui mènent de la recherche fondamentale aux applications.
4. Les lieux du dialogue et de la démocratie
Tout ce qui précède montre que la mise en démocratie de la science ne peut pas se contenter des lieux institutionnels actuels, même dans les pays qui se considèrent comme les plus démocratiques. Mais, je ne crois pas non plus qu’il soit suffisant que des ONG se constituent en contre pouvoir, contre expertise, ou même que les forums comme celui ci permettent la rencontre et le dialogue entre partenaires engagés dans ce débat. C’est une première étape indispensable, mais il faut aller au delà.
Récemment, la commission européenne, a pris conscience, à l’occasion notamment des mouvements contre les semences OGM, de l’importance de l’implication citoyenne, et de la nécessité, pour assurer une bonne ‘gouvernance’ de sa politique scientifique, de mettre les citoyens au courant des innovations en cours. Elle a donc lancé ou appuyé, un vaste programme de conférences, débats, forums, en particulier sur les nanotechnologies. Il s’agit avant tout pour eux de rassurer les citoyens et de les amener à cautionner et à accepter la politique scientifique décidée ailleurs. Il s’agit d’un détournement du débat démocratique, dont il faut être conscient, mais qu’il est peut-être aussi possible d’utiliser pour faire avancer les idées de participation
L’intrication multiniveaux entre science, technique et société, nécessite des lieux multiples de démocratie réelle, c’est à dire de dialogue qui puisse déboucher sur des prises de décision. Dans cette optique, il y a plusieurs sortes de lieux où peut se construire une démocratie scientifique. Les institutions, assemblées, conseils ou gouvernements du local au plus global, à condition d’en changer assez profondément les règles. Il existe en France notamment des expériences de démocratie participative réelle, et sûrement en Amérique Latine y a t il des expériences intéressantes à ce sujet ?
Mais les citoyens qui forment des comités de défense contre tel risque, ou des associations de malades pour participer à la recherche sur telle maladie ne disent pas seulement leur désir d’une forme nouvelle de démocratie où ils auraient le droit de donner leur avis et même de participer aux décisions. Ils inventent au quotidien une démocratie en actes.
Enfin il y a aussi les entreprises, le creuset où se fondent avancées scientifiques et élaborations techniques sous le règne du profit. Ce qui ouvre la voie à un débat extrêmement important mais difficile, celui de la démocratie dans l’entreprise, de la démocratie économique. Ce triple objectif est évidemment contraire à l’ordre capitaliste puisqu’il nécessite d’inventer de nouveaux modes de contrôle de la politique scientifique par des citoyens et des travailleurs au niveau des institutions, mais aussi au sein des entreprises où il parait souhaitable que la délibération démocratique des citoyens s’élargisse au domaine technique, rompant avec le tabou inhérent à la ’liberté d’entreprise’, et permettant par la même de desserrer l’autoritarisme qui pèse sur les sciences.



